2001, l’odyssée de l’Impact (partie 2)

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Alors, où en étions-nous? En première partie, on a parlé de la gestion de clowns du Groupe Ionian, à qui Joey Saputo avait cédé le club en vue de la saison 2001, de Grégory Campi la (soi-disant) superstar de la télé, de la déclaration This ain’t the Saputos anymore…

Ah oui.

Quelques semaines plus tard. La saison est bien entamée.

Le téléphone sonne. Je ne me souviens pas quel jour on était, mais je me souviens clairement que je suis allé répondre au téléphone qui était placé sur mon bureau dans le salon de mon logement, où je travaillais pour mes contrats à la pige.

« Hé Marc, c’est Tony. »

Des Tony, j’en connaissais évidemment plusieurs, mais j’ai tout de suite reconnu la voie grave de Tony Licursi. Officiellement le statisticien de l’Impact, mais également un des hommes à tout faire, et MVP officieux du club, notamment avec Mike Moretto, le gérant d’équipe.

« Marc, il faut faire quelque chose », me lance Tony, qui est aujourd’hui décédé (la bourse Tony-Licursi que l’Impact a donnée pendant un certain nombre d’années, c’est lui).

Tony m’explique qu’Ionian a largué l’équipe, que les joueurs ne savent plus ce que l’avenir leur réserve, ils vont savoir seulement la semaine prochaine si la A-League va prendre le club sous tutelle pour lui permettre de compléter la saison ou fermer ses portes tout de suite. En attendant, les joueurs vont quand même aller disputer leurs matchs à Hershey et Pittsburgh, vendredi et samedi. S’ils ne l’avaient pas fait, la ligue aurait mis fin aux activités du club immédiatement.

Je ne sais pas trop quoi faire avec ça. J’écris pour Québec Soccer depuis des années, mais le magazine n’est publié qu’une fois par mois. Je viens de commencer à La Presse Canadienne, mais pour l’instant je ne suis ‘que’ traducteur au pupitre. J’ai une chronique hebdomadaire dans La Presse depuis le début de l’été, mais sur le soccer amateur québécois, en collaboration spéciale.

Quand même, depuis des années que je connais les joueurs qui forment le noyau de l’équipe. J’ai travaillé aux relations médias du club, ce qui m’a permis de tisser des liens avec un bon nombre d’entre eux, avec Tony aussi, entre autres. La situation me chicote, me trotte dans la tête. Pour en savoir plus long, j’appelle un autre membre de l’équipe que j’ai appris à apprécier de façon particulière au fil des ans. Il m’explique un peu plus.

Plus j’y pense, et plus je pense aux paroles de Tony. Il faut faire quelque chose. Le nombre de personnes ayant été mis au fait de la nouvelle étant très petit, la nouvelle risque de passer dans le beurre si je ne fais rien, du moins dans les médias écrits. Martin Smith, qui couvre l’Impact régulièrement et assidûment pour le Journal de Montréal depuis des années, serait le candidat tout indiqué pour se voir confier une telle primeur, mais il est en sabbatique cet été-là. À La Presse, différents journalistes couvrent l’Impact, mais par affectation déterminée d’avance seulement. Personne n’est ‘sur le beat’, comme on dit dans le métier. Bref, la disparition de l’Impact pourrait se faire dans l’anonymat, comme un arbre qui tombe au fond de la forêt et qui ne fait pas de bruit.

Je pense à Ronald King, qui a couvert l’Impact plus souvent qu’à son tour au fil des ans, et qui est maintenant adjoint au directeur des sports à La Presse. Je m’entends assez bien avec lui pour me sentir à l’aise de l’appeler et lui parler de ce que je tenais entre les mains.

Il me donne le feu vert pour écrire un article pour l’édition du samedi 21 juillet 2001. Entre-temps, Ionian annonce qu’il a mis le club en faillite, mais mes recherches me permettent d’écrire un texte plus complet, qui parle de la décision de la A-League à venir, de Joey Saputo qui va être dans le portrait comme mandataire de la ligue…

Moi qui rêvais depuis que j’étais devenu camelot à l’âge de 10 ans, en 1975, de travailler à la grande Presse comme reporter sportif… Voilà que la providence me donnait une occasion de le faire, aussi ponctuelle soit-elle.

S.O.S. sur les maillots
Entre-temps, il y avait le dossier du match à Pittsburgh à suivre. Je ne me souviens plus si c’est Tony ou mon autre source qui me l’a dit, mais toujours est-il qu’on m’avait conseillé de ne pas rater le match de samedi à RDS (ce qui tombait bien puisqu’à l’époque, pas tous les matchs étaient diffusés, et pas tous étaient présentés en direct), parce que les joueurs allaient jouer avec leur maillot habituel, mais le logo d’Ionian sur la poitrine serait masqué et on y superposerait un message bien spécifique.

Je m’installe pour regarder le match. Les joueurs portent du ruban gommé blanc sur la poitrine, sur lequel on a inscrit en marqueur au feutre noir les lettres S.O.S.

S.O.S. parce que le club est en détresse et a besoin d’un sauvetage urgent, S.O.S. pour « Save our Soccer ». Les joueurs lancent une bouteille à la mer pour sensibiliser les gens à leur cause, en espérant que ça fasse réagir quelqu’un, quelque part, et de là jaillisse une solution.

J’avais su par ailleurs que les joueurs s’étaient rendus à Pittsburgh par avion nolisé. Pendant que le match se déroule, je fais les cent pas dans mon salon… Qu’est-ce que je peux faire maintenant, qu’est-ce que je dois faire maintenant?

Puis, tout devient clair et limpide : il faut que j’aille à l’aéroport pour aller voir les joueurs à leur retour du match. Recueillir leurs commentaires à chaud.

J’appelle Tony, il me dit que les joueurs vont revenir dans la nuit de samedi à dimanche à Dorval, dans le secteur de l’aéroport réservé aux petits avions privés.

Il faut que j’y aille. Absolument. Je n’aurais pas dormi de la nuit de toute façon…

J’arrive sur place. François-Étienne Corbin, qui était sur le beat de l’Impact pour RDS, était là avec son caméraman. Devant le bureau de la compagnie aérienne, un petit ilôt de repos avec une table à pique-nique et des chaises de type Adirondack, si je me souviens bien. Il est un peu avant minuit, les joueurs n’arriveront qu’aux petites heures du matin. Il n’y a que nous trois, on a jasé et jasé, de choses et d’autres, en attendant. Il faisait très chaud et humide. Dire que c’était par une nuit sulfureuse, c’est un cliché de la pire espèce mais dans ce cas précis, c’est le mot juste. Les joueurs étaient alors dans le ciel, quelque part entre la Pennsylvanie et le Québec, et en même temps peut-être aux portes de l’enfer. Oui, encore un cliché, mais à cet instant, alors que les émotions étaient à fleur de peau et que l’adrénaline coulait à vitesse grand V, c’était en plein à ça que ça ressemblait.

Tout ce travail fait par les Saputo depuis 1993 et là, dès le moment où Joey n’était plus dans le portrait, le club allait tomber en un claquement de doigts, juste comme ça? SVP, dites-moi que c’est pas vrai…

« Bande de clowns! »
L’avion arrive, puis coupe les moteurs. Déjà irréelle, la scène le devient encore plus. Les joueurs se mettent à débarquer. Ils sont visiblement fourbus. Même s’ils ont probablement été prévenus qu’il y allait y avoir des journalistes à l’arrivée, on sent qu’ils sont contents de nous voir. L’arbre n’allait pas tomber au fond de la forêt sans faire de bruit, il y a au moins une station de télé et un journal qui allaient en parler.

En débarquant de l’avion, Mauro Biello avait ses yeux de feu à la Maurice Richard, ce qu’on voyait seulement sur le terrain d’habitude.

« Au moment où on pensait avoir pris un nouveau départ, on s’aperçoit que cette bande de clowns ne faisait pas les choses sérieusement », avait-il lancé, en commentant le fait que du jour au lendemain, les joueurs se retrouvaient dans l’obligation d’accepter des contrats à la baisse pour que la ligue consente à poursuivre la saison sous tutelle.

Rapatrié d’Angleterre au printemps après que des dirigeants d’Ionian lui eurent fait de belles promesses, l’attaquant Niall Thomson était en furie lui aussi.

« Nous (les joueurs) avons pris différents engagements financiers – dans mon cas, un bail d’un an à Montréal – et nous devons les respecter », avait-il lancé.

« On ne gagne pas des millions, avait ajouté Biello. Nous avons des familles et il faut vivre avec le fait que nous ne savons pas si nous aurons un chèque de paie dans deux semaines. Ils nous disent qu’ils ont un plan de cinq ans; deux semaines plus tard, ils tirent la plogue. »

Ces déclarations, je les avais publiées dans un article que j’avais signé dans La Presse du lundi 23 juillet 2001. Puis, dans ma chronique habituelle du mardi, je faisais « L’autopsie d’une mort prématurée », en expliquant plus en détails comment Ionian avait tout gâché par sa gestion broche à foin. Les maigres foules en raison d’un marketing amateur, les billets promis à une association régionale qui ne se rendent pas à destination, une école de soccer annulée la veille de sa tenue sans que les intervenants en région soient mis au courant…

À côté de mon texte, Ronald King signait un article signalant qu’il allait y avoir conférence de presse en après-midi pour annoncer quel sort attendait l’équipe.

Évidemment, le reste de l’histoire est bien connu. L’Impact a pu terminer la saison et même que l’équipe a failli se qualifier pour les séries. Puis, Joey Saputo est revenu dans le portrait à l’automne comme propriétaire et président, plus impliqué et engagé que jamais.

Dans ma chronique du 24 juillet où je mettais en relief les défauts d’Ionian à titre de gestionnaire d’équipe de soccer, j’avais aussi ramené LA déclaration, – This ain’t the Saputos anymore – sur le tapis, après avoir obtenu la confirmation des joueurs qu’ils avaient bel et bien été meurtris par les propos du président.

Dans la chronique, je m’étais permis de lancer ceci : « En leur nom (les joueurs), je peux vous dire une chose Monsieur Gavriil : j’ai parlé à Joey Saputo, je connais Joey Saputo. Vous, monsieur, n’êtes pas Joey Saputo ». C’était là une pastiche de la déclaration d’un sénateur démocrate aux États-Unis offusqué par le fait que son adversaire aux élections, Dan Quayle, avait osé se comparer à John F. Kennedy. « Senator, I served with Jack Kennedy. I knew Jack Kennedy. Senator, you’re no Jack Kennedy », avait-il lancé à Quayle en plein débat télévisé.

À l’époque, c’est que je pensais de Joey Saputo par rapport… aux clowns qui avaient pris sa place et s’étaient vantés de lui être supérieurs.

Et je le pense toujours.

Malgré tout ce qu’on peut penser qu’il y a de perfectible chez Joey Saputo, le fait demeure que celui qui voudra faire mieux que lui, dans son rôle de propriétaire-président et ange-gardien du soccer professionnel montréalais, devra se lever de bonne heure.